Traditions et mystères du Pilat
Patrick Berlier


Sainte-Croix, vue générale
Sainte-Croix, vue générale

Le Parc Naturel Régional du Pilat est un massif de moyenne montagne qui s’étend au sud-ouest de Lyon, à la frontière des départements du Rhône et de la Loire. C’est une région naturelle de 700 km², riche d’un passé parfois tumultueux qui lui a donné un patrimoine historique particulièrement intéressant. Parmi tous les Parcs Naturels de France, le Pilat offre la situation unique d’être entouré d’une couronne urbaine de plus de deux millions d’habitants, lui garantissant une fréquentation touristique permanente, été comme hiver. Son altitude permet en effet la pratique des sports d’hiver nordiques. Saint-Étienne, Saint-Chamond, Rive-de-Gier, Givors, Lyon, Vienne et Annonay en constituent les « villes portes » les plus importantes. Sa bourgade principale est Pélussin, siège administratif du Parc.

Au cœur de la forêt de Pélussin, à plus de mille mètres d’altitude, se trouve la chapelle Sainte-Madeleine, un humble édifice niché au fond des bois, souvenir d’un modeste monastère où vécurent quelques ermites. On y voyait, jusqu’en janvier 2001, ce fameux tableau dont le vol fut très médiatisé, puisqu’il suscita même une émission de radio sur France-Culture ! Ce tableau est à l’origine de l’hypothèse « dite » du Pilat, qui relie de façon un peu fantasmagorique l’affaire Rennes-le-Château à cette montagne. En réalité, il y aurait d’autres liens beaucoup plus subtils.


Tableau dans la chapelle Sainte-MadeleineCe tableau représentait Marie-Madeleine d’une manière extrêmement classique : en prières dans une grotte, à genoux devant une croix de bois vert mal ébranché, un vase à parfums et un parchemin complétant la scène. Le détail particulier ajouté par le peintre, qui dut se servir du modèle d’un grand maître, c’est ce paysage caractéristique du Pilat visible par l’ouverture de la grotte, le Pic des Trois Dents et le Crêt de l’Œillon. Il est vrai que la toile ressemblait au décor de l’autel de l’église de Rennes-le-Château. N’a-t-on pas dit que Bérenger Saunière s’en était inspiré pour peindre ledit décor ? Le seul petit problème, c’est la date de réalisation du tableau de la chapelle. Son vol a délié les langues, on sait aujourd’hui qu’il datait très certainement de 1920. On connaît son auteur, et l’on sait qu’il faisait partie d’une série de trois toiles. Ainsi, notre abbé Saunière n’a sans doute pas pu le voir. Il n’empêche que le décor de l’autel de Rennes-le-Château s’orne d’un paysage avec une porte surmontée de trois dents, et une colonne solitaire. Des éléments qui par le jeu des langues anciennes rappellent le Pilat, comme cela a déjà été démontré de diverses façons. Notre sulfureux curé aurait-il découvert dans le Pilat une partie de son secret ? Ce secret était-il lié à Marie-Madeleine ?

Vue sur le Pic des Trois Dents et le Crêt de l'Oeillon, identique au paysage visible sur le tableau de la chapelle Sainte-MadeleineEntre le Pilat et Marie-Madeleine, ce fut toujours une grande histoire d’amour ! Laurence Gardner affirme qu’à son arrivée en Gaule, la sainte pécheresse s’était installée sur les terres d’Hérode à Vienne, lesquelles si l’on en croit les traces que la toponymie nous a laissées étaient sur la rive droite du Rhône, c'est-à-dire sur les premiers coteaux du Pilat. Là existe encore un « Rocher d’Hérode » où, selon la légende, le futur empereur Claude aurait exécuté Ponce Pilate et Hérode Antipas, qu’il jugeait responsables de la mort de Jésus. Ponce Pilate, d’ailleurs, serait selon une autre tradition à l’origine du nom « Pilat », la légende y situant sa dernière demeure. Il est vrai que le procurateur de Judée avait été exilé à Vienne. Marie-Madeleine l’y aurait accusé publiquement du crime de déicide. Vivait-elle alors dans notre montagne ? Elle ne fit sans doute qu’y passer, voyageant peut-être en suivant la route de l’étain qu’empruntèrent les premiers chrétiens pour essaimer en Gaule. Les nombreux lieux-dits « la Madeleine » situés sur cette route sont peut-être les signes d’un jeu de piste restant à suivre.

Entre Vienne et Pélussin, citées reliées par une voie romaine, on voit encore les ruines d’une ferme nommée « la Grande Magdeleine ». Une grange plutôt, rattachée à la ferme du même nom qui existe toujours un peu plus bas. Cet endroit est tout proche du Col du Pilon, nom qui n’est pas sans évoquer celui du Saint-Pilon, le sommet dominant la grotte de la Sainte-Baume où selon la tradition provençale la sainte pécheresse aurait fini ses jours.

Il existait au pied du Pilat, coté nord, une autre chapelle Sainte-Madeleine, qui avait succédé à une taverne gallo-romaine, à l’emplacement utilisé par les muletiers pour franchir la rivière le Gier, alors assez capricieuse. Cette chapelle fut rebâtie en style gothique par les Roussillon, lorsque ces héritiers d’une puissante famille du Dauphiné s’installèrent dans la région. Dominant la chapelle, le manoir de Châteauneuf appartenait à Guillaume de Roussillon, seigneur d’Annonay, Riverie, et autres lieux circonvoisins. Chargé par le concile de 1274 de partir en Terre Sainte afin d’assurer — dit-on — le repli des Templiers, Guillaume se battit jusqu’à la mort. Il légua à son épouse Béatrix de la Tour, en guise de douaire, le manoir de Châteauneuf. Béatrix était issue elle aussi d’une puissante famille, celle des Dauphins du Viennois, ce qui était le titre porté par les comtes de Vienne. C’était un surnom, que l’épouse du premier comte, d’origine anglaise, avait donné à son fils. « Dolphin », nom familier et tendre donné aux jeunes garçons, était alors courant en Angleterre. Ce surnom était devenu le titre porté par les comtes de Vienne, et c’est depuis cette époque que la région se nomme le « Dauphiné ».

Sainte-Croix, l'ancienne chartreuseC’est à Châteauneuf que noble Béatrix de la Tour, veuve de Guillaume de Roussillon, eut la vision, selon une légende charmante, d’une croix lumineuse entourée de belles et brillantes étoiles. Béatrix suivit le signe céleste, tout comme Marie-Madeleine avait suivi l’étoile jusqu’à la Sainte-Baume. L’apparition divine la conduisit jusque dans une vallée riante, où elle fonda la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, en l’année 1280. En réalité, le lieu était déjà occupé par une vieille maison forte des Roussillon, devenue obsolète en ces temps où les pèlerinages avaient remplacé les guerres féodales. Béatrix se retira dans la demeure jouxtant le monastère naissant, elle y mourut en odeur de sainteté en 1307. La légende précise qu’elle ne pouvait communiquer avec la chartreuse, mais pouvait seulement entendre les chants des moines à travers une étroite ouverture, lors des nombreux offices quotidiens. Il y a là encore identité (ou inspiration…) avec le légendaire de Marie-Madeleine, qui affirme que des anges emportaient la sainte plusieurs fois par jour pour lui faire écouter des chants célestes. Les Chartreux enterrèrent leur bienfaitrice dans le chœur de leur église, signalant son tombeau par un texte peint sur le mur, racontant en quelques lignes la fondation merveilleuse.

La chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez prospéra et s’agrandit, jusqu’à la Révolution Française qui en chassa les moines. Vendu comme bien national, le monastère est devenu une commune, et un village unique en Europe puisqu’il n’a pas de rues mais est composé de deux énormes corps de bâtiments, ouverts sur deux cours intérieures, reliés par un long corridor. L’intégralité du village est aujourd’hui un Monument Historique, et la commune a mérité le label « l’un des plus beaux villages de France ».

Sainte-Croix, entrée monumentale
Sainte-Croix, entrée monumentale

Beaucoup d’anciennes chartreuses sont entourées d’une certaine aura de mystère, et Sainte-Croix-en-Jarez, plus que toute autre peut-être, n’échappe pas à la règle. « On dit » que sous les capuches des moines se seraient cachés quelques visages burinés de Templiers. « On dit » que la chartreuse fut choisie comme le lieu discret d’un dépôt sulfureux. « On dit » que l’un de ses prieurs, le fameux Dom Polycarpe de la Rivière, aurait trouvé ce dépôt. « On dit » qu’il l’utilisa pour écrire des ouvrages historiques tous condamnés par l’autorité ecclésiastique. Il est vrai que cet homme était particulièrement énigmatique. Né vers 1585 dans le Velay, il avait passé son enfance à la cour de Marguerite de Valois, au château d’Usson en Auvergne. Entré en religion, il avait été le procureur de la chartreuse de Lyon de 1616 à 1618. Là, il avait rencontré Balthazar de Villars, bienfaiteur de la chartreuse, mais surtout continuateur de l’œuvre de son beau-père Nicolas de Langes, la fameuse « Société Angélique ». Cette société secrète littéraire rassemblait les lettrés, les artistes, et organisait la transmission d’une certaine Connaissance. Dom Polycarpe fut ensuite le prieur des chartreuses de Bordeaux et de Bonpas (Vaucluse), puis il disparut mystérieusement en se rendant en cure au Mont-Dore. « On dit » que, vexé, il quitta la vie religieuse pour se retirer « quelque part » dans le sud de la France. « On dit » qu’il s’était fortement intéressé à Ponce Pilate, à une certaine royauté secrète, au Graal, aux Mérovingiens, et surtout à une certaine sainte pécheresse… « On dit » que ce sont autant d’éléments que l’on retrouve en filigrane dans l’affaire Rennes-le-Château.

Mais que ne dit-on pas ?



Patrick Berlier est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Pilat. Parmi ses œuvres les plus récentes sur le sujet, on peut citer « Avec les pèlerins de Compostelle, en Lyonnais, Pilat et Velay », paru aux éditions Actes Graphiques à Saint-Étienne.
Il vient de publier un ouvrage un peu différent : « La Société Angélique — ou comment Dom Polycarpe de la Rivière, un religieux érudit membre de la ténébreuse Société Angélique a pu aborder les énigmes du Pilat, de la Provence et… de Rennes-le-Château ». Ce livre en trois parties rassemble une biographie de Dom Polycarpe de la Rivière, l’histoire réelle enfin révélée de la Société Angélique et de son fondateur, et un tour d’horizon des énigmes historiques du Pilat auxquelles Dom Polycarpe s’était intéressé semble-t-il de son temps.
En vente aux Éditions Arqa, 29 boulevard de la Lise, 13012 Marseille.


Patrick Berlier


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